Sumanth Gopinath

Bip : écouter la montre digitale

Résumé : La plus profonde transformation dans l’histoire récente de l’horloge grand public a été sa digitalisation à la fin des années 1960. Grâce aux cristaux de quartz piézoélectriques, dont l’oscillation régulière est mesurée par un micro-processeur, les montres courantes ont grandement gagné en précision. Les montres à quartz ont ainsi rapidement fait tomber en désuétude les mouvements internes complexes des anciennes montres mécaniques.

Mais la digitalisation des montres est communément comprise à travers le remplacement subséquent des cadrans des montres par des afficheurs numériques développés au courant des années 1970. À travers sa transformation visuelle, la montre digitale est devenue un symbole du début des années 1980, une mode qui a laissé sa marque dans les médias imprimés et audiovisuels, avec la figure du geek informatique (généralement un homme blanc et hétérosexuel) dominant ces représentations. Quelque chose est pourtant resté relativement absent de ces contextes : le son de la montre digitale – son bip. Ce son a émergé en tant que produit dérivé des oscillations régulées par le quartz, produisant une fréquence constante. Par convention, les bips des montres n’étaient pas seulement utilisés comme alarmes, mais aussi pour annoncer l’heure.

Cette présentation ébauchera une histoire du bip de la montre digitale, réfléchissant à ses qualités acoustiques ainsi qu’aux contextes sociaux au sein desquels il a été entendu. Pour ce faire, on explorera tant les alarmes de montres digitales standard que leurs variantes plus ésotériques, dont certaines incorporaient des mélodies simples à oscillation unique faisant beaucoup penser aux sonneries cellulaires monophoniques de première génération. Ce qui en ressort est un examen de la résistance du travail en milieu de bureaux, des tournants pris par le système capitaliste mondial à la suite de la grande crise de 1970-73, ainsi que des sons d’une culture globale et clinquante des hautes fréquences produites par des synthétiseurs miniatures.

Biographie : Sumanth Gopinath est professeur associé de théorie musicale à l’université du Minnesota. Il est l’auteur de The Ringtone Dialectic : Economy and Cultural Form (MIT Press, 2013) et co-éditeur, avec Jason Stanyek, de The Oxford Handbook of Mobile Music Studies (Oxford University Press, 2014). Ses écrits sur Steve Reich, le minimalisme musical, le marxisme et la musique, le Nike+Sport Kit, l’industrie de la sonnerie de cellulaire, Bob Dylan et Benjamin Britten sont parus dans de multiples revues scientifiques et ouvrages collectifs. Il travaille à un projet de livre sur le minimalisme musical et mène des recherches sur le son dans les nouveaux médias et ceux qui l’ont déjà été, sur le sens musical de Bob Dylan, sur l’esthétique de la douceur, et sur la musique du compositeur écossais James Dillon.