Karin Bijsterveld

« Entendre et voir des voix : identification du locuteur à la Stasi »

Résumé : « La Vie des autres », un film sorti en 2006, a informé un large public sur les pratiques d’écoutes des appels téléphoniques et des conversations privées dans l’ancienne République démocratique d’Allemagne (RDA). À la fin des années 1980, le ministère de la Sécurité d’État de la RDA (Stasi) avait développé une infrastructure si précise qu’il était en mesure d’effectuer 20 000 écoutes téléphoniques et électroniques dans Berlin-Est à un seul et même moment. Cette activité frénétique requérait des techniques spécifiques telles que l’utilisation de technologies d’enregistrement automatique. En outre, à partir des années 1960, la RDA a travaillé avec l’URSS sur la question de l’identification des locuteurs par les caractéristiques de leur voix enregistrée, puisque les employés de la Stasi ne savaient pas toujours qui ils écoutaient. Cela a abouti à une banque de données de voix. Mais comment exactement le personnel de la Stasi s’y retrouvait-il dans les voix enregistrées ? Quels aspects de la voix, du bruit et de la langue jugeaient-ils pertinents pour leurs diagnostics ? Et comment leurs « compétences sonores » devenaient-elles des moyens de savoir « légitimes » dans ce contexte ? Je répondrai à ces questions, non seulement en me référant aux archives de la Stasi et la guerre froide, mais aussi en montrant comment la Stasi a élaboré ses concepts de connaissance auditive – comme les empreintes vocales et des écoutes collectives – ou visuelle – comme les empreintes digitales et les témoins oculaires. Cependant, malgré sa légitimité locale, le programme d’identification de locuteurs de la Stasi a rencontré de nombreux problèmes, notamment sur l’obtention des informations. Cela donne matière à réflexion sur les formes contemporaines de l’écoute.

Biographie : Karin Bijsterveld est historienne et professeure au département de Technologie et d’études sur la société, à l’université de Maastricht. Elle est l’auteure de Mechanical Sound: Technology, Culture and Public Problems of Noise in the Twentieth Century (MIT Press, 2008), et coéditrice (avec José van Dijck) de Sound Souvenirs: Audio Technologies, Memory and Cultural Practices (Amsterdam University Press, 2009). Avec Trevor Pinch, elle a coédité The Oxford Handbook of Sound Studies (Oxford University Press, 2012). Elle a coordonné plusieurs projets subventionnés à la croisée des TES et des études sonores, et a reçu une bourse NWO-VICI pour le projet « Sonic Skills: Sound and Listening in Science, Technology and Medicine ». Elle a édité Soundscapes of the Urban Past: Staged Sound as Mediated Cultural Heritage (Transcript Verlag, 2013), et est co-auteure (avec Eefje Cleophas, Stefan Krebs et Gijs Mom) de Sound and Safe: A History of Listening Behind the Wheel (Oxford University Press, 2014).