Georgina Born

« Le pouvoir et la circulation des musiques numériques »

Résumé : Comment pouvons-nous mieux théoriser les rouages du pouvoir à travers la circulation des musiques numériques ? Dans cette présentation, j’apporte cette question aux travaux récents sur la transformation de la musique par la numérisation et les médias numériques dans plusieurs pays du monde développé et en voie de développement. Pour ceci, je m’appuie notamment sur les études suivantes : une recrudescence en Inde du Nord de mouvements pour l’enregistrement et l’archivage numériques des musiques vernaculaires, tournés vers les marchés locaux et nationaux, et de « musique du monde » ; la croissance d’une industrie « née avec le numérique » à Nairobi, au Kenya – ancrée sous le patronage d’ONG internationales, elle vise à nourrir à la fois le développement économique et la musique populaire kenyane pour apaiser les angoisses postcoloniales d’identité nationale du Kenya, en offrant la « bande son de la société civile » ; et enfin les luttes politiques et juridiques au sein de l’État argentin qui, associées aux tentatives de « moderniser » les institutions du droit d’auteur pour soutenir un secteur de la musique populaire en crise, sont à la fois stimulées et ébranlées par les effets combinés de la numérisation et la libéralisation. Face à ces changements radicaux des régimes de circulation dominants, je suggère que le pouvoir doit être complètement reconceptualisé : ses opérations doivent être tracées à travers des processus sociaux à différentes échelles tandis qu’ils se réfractent et interfèrent les uns avec les autres. Nous devons, en musique, retracer le pouvoir à l’œuvre dans les interactions sociales du festival de musique, du studio d’enregistrement, du marché extérieur, et dans les divisions en évolution du travail musical. Mais nous devons aussi analyser comment la musique devient un médiateur des processus nationaux et mondiaux d’ajustement aux crises du capital, que ce soit avec l’idée d’une « économie de la création » qui se traduit en développement, ou dans les tentatives conflictuelles de réformer les institutions de droit d’auteur tandis qu’elles font barrage ou améliorent les nouveaux régimes musico/financiers numériques en relation avec des formes plus anciennes du capital musical. Dans ces cas-ci, il faut, pour analyser le pouvoir, se confronter aux micro-sociabilités et aux macro-formations politiques et économiques médiées par la musique, puisque les deux sont matérielles. Quoi qu’il en soit, le but – comme le montrera la présentation – doit être de les analyser non pas individuellement, comme c’est trop souvent le cas, mais avec un esprit critique, sur le lieu de leur interférence.

Biographie : Georgina Born est professeure de musique et d’anthropologie à l’université d’Oxford. Elle est actuellement, depuis 2013 et jusqu’en 2015, Schulich Distinguished Visiting Chair à la Schulich School of Music de l’université McGill. En 2014, elle est aussi Bloch Visiting Professor in Music à l’université de Californie à Berkeley. Elle a travaillé auparavant en performance et en improvisation, et a joué entre autres avec Henry Cow, le Mike Westbrook Band, Derek Bailey’s Company et le Feminist Improvising Group. Le travail de professeure Born combine des écrits à la fois ethnographiques et théoriques sur la musique, les médias, la production culturelle et l’interdisciplinarité. Ses livres sont : Rationalizing Culture: IRCAM, Boulez and the Institutionalization of the Musical Avant-Garde (1995), Western Music and its Others: Difference, Representation and Appropriation in Music (en collaboration avec D. Hesmondhalgh, 2000), Uncertain Vision: Birt, Dyke and the Reinvention of the BBC (2005), Music, Sound and Space: Transformations of Public and Private Experience (CUP, 2013), and Interdisciplinarity: Reconfigurations of the Social and Natural Sciences (en collaboration avec A. Barry, Routledge, 2013). Elle dirige actuellement le programme de recherche « Music, Digitization, Mediation: Towards Interdisciplinary Music Studies » subventionné par l’ERC (Conseil européen de la recherche), qui examine la transformation de la musique et des pratiques musicales opérée par la numérisation et les médias numériques à travers des ethnographies comparatives dans six pays du monde développé et en voie de développement. En 2013, la professeure Born a été élue Fellow of the British Academy.